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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 23:04

Le gestionnaire des ressources informatiques du lycée demande à tous les enseignants d'effacer, sur la messagerie interne, les mails qui ne leur sont plus utiles, afin de dégager un peu d'espace sur le serveur. Fonctionnaire discipliné, je m'apprête à faire ce grand nettoyage ; mais ce n'est pas sans un pincement au coeur, car il y a, dans cette masse de courriels, un certain nombre de joyaux. Voici par exemple quelques messages reçus au cours du seul mois de novembre 2011. Ils constituent un échantillon significatif qui, je l'espère, permettra au profane de se faire une idée de la qualité du soutien pédagogique dont les enseignants du secteur public bénéficient de la part de leur tutelle.

 

Repas-de-papillon.JPG

Métaphore : l'enseignant moderne se repaît de sa correspondance professionnelle.


-Le courriel du 8 novembre 2011, à 9 heures 32, provient de la délégation académique à l’éducation artistique et culturelle de Créteil. Cette noble institution m’invite à sa rencontre n° 22, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, pour une visite-conférence de l’exposition des vidéastes américains Ryan Trecartin et Lizzie Fitch. Sur la fiche descriptive jointe, l’œuvre des artistes est décrite comme suit :


« Au-delà du rapport auteur(s) – collaborateur(s), leur travail invente une forme nouvelle de création collective. Dans ses vidéos, Ryan Trecartin fait figure d’homme-orchestre, bien que les rôles tenus par ses amis soient autant de performances individuelles. Les personnages se mélangent, fusionnent, se subdivisent… Le genre, l’âge, l’apparence et la fonction sont autant de données aléatoires dont la permutation sert de ressort à la fiction. (…)

Elaborée depuis deux ans avec les artistes, l’exposition du musée d’Art moderne de la Ville de Paris est conçue comme un environnement protéiforme. Le spectateur est entraîné dans un copier-coller sans fin, anarchique et jubilatoire. Cependant aucun de ces récits n’est univoque ; les comportements s’y répètent en boucle ou soudain échappent aux motivations qui avaient semblé les guider. »

 

J'avoue m'être demandé combien, parmi les quelques dizaines de milliers d'enseignants de l'Académie de Créteil, ont pu être intéressés par cette annonce ; même nos collègues d'arts plastiques, qui exercent dans leur immense majorité en collège et qui éprouvent bien souvent de grandes difficultés à empêcher leurs élèves d'utiliser l'un contre l'autre agrafeuse et pistolet à colle, me semblent portés à l'enseignement de formes plus traditionnelles.  J'avoue aussi avoir pensé immédiatement que le travail de Trecartin et Fitch devait d'avoir été mis en avant à une solide chaîne de copinage, du musée à l'académie, bien davantage qu'à ses qualités intrinsèques. Mais ces pensées sont basses, sans doute. Et puis il faut que les vidéastes vivent.

Non ?

 

-Le courriel de 9 heures 48 le même jour est l’œuvre de Fatima Zaraba, responsable communication et marketing de l’association Elles bougent. S’appuyant sur une circulaire du 18 octobre 2011 (dont j’ignorais l’existence), Mme Zaraba nous invite à une manifestation nommée « Elles bougent pour l’énergie », organisée le 8 décembre à la Cité des sciences et de l’industrie. Des « marraines », personnes de sexe féminin ayant fait carrière dans ce secteur, animeront la journée au moyen d’échanges, de témoignages et même d’un « déjeuner convivial » ; leur but sera, selon la devise de l’association, de « transmettre la passion et susciter des vocations ». Tout cela a l’air sérieux : l’évènement est soutenu par Alstom, EDF, GDF – Suez et Total ; l’association organisatrice a son siège quai de Grenelle, dans le XVe.

Désireux d’en savoir un peu plus long au sujet de la puissance invitante, je me rends sur son site Internet. La présentation de l’association commence par un cri : « Il y a trop peu de femmes dans l'ingénierie des transports et dans les formations scientifiques ! » La présidente Marie-Sophie Pawlak s’adresse directement aux futures bénéficiaires de son action : « Lycéennes, étudiantes, les entreprises des secteurs automobile, aéronautique, énergie, ferroviaire, maritime et spatial ont besoin de vous. Elles souhaitent vous faire découvrir les métiers qui vous attendent, les postes et missions qui vous seront confiées et les belles carrières que mène déjà un grand nombre de femmes. » Peut-être pour échapper à l’accusation de misandrie, Elles bougent dispose également d’un président d’honneur porteur du chromosome Y. Voici donc le credo de M. Guy Maugis, président du groupe Bosch France : « Diversité, confiance et respect de la personne sont des valeurs essentielles du Groupe Bosch. Nous sommes engagés en faveur de la diversité culturelle, l’emploi des travailleurs handicapés et l’égalité hommes-femmes. Pour le Groupe Bosch, la mixité est un gage de réussite. »

Aux dernières nouvelles M. Maugis aurait été dévoré lors du déjeuner convivial par un gang de lesbiennes voilées en fauteuil roulant.

 

-Le 10 novembre à 16 h 38, la délégation académique à l’éducation artistique et culturelle me convie, à l’Espace culturel Louis Vuitton (Paris VIIIe), à l’exposition « Anicroches. Variations, choral et fugue ». Celle-ci est qualifiée de « transport musical qui place la vision et l’écoute au cœur du projet. » Extrait de la présentation :


 « Etrange partition donc, que le spectateur découvre au gré de sa visite : un cheminement qui fait alterner musique et silence, geste et contemplation en offrant des instants suspendus qui permettent d’entendre la musique presque inaudible d’un saphir sur le sillon du début d’un disque vinyle dans l’œuvre de Su-Mei Tse ou de se plonger dans la maquette labyrinthique de Rémy Jacquier en forme d’oreille interne. » 

 

Bonjour, Ali Devine, professeur au lycée Jack-Lang de Cassay-en-Mille. Je voudrais réserver 35 instants suspendus pour mes élèves de Terminale STG, c'est possible pour vendredi en huit ?

 

-Le 15 novembre à 9 h 21, j’apprends par un courrier horriblement mal rédigé l’existence d’une entreprise appelée Euro-France Médias, officiellement choisie par le Ministère de l’Education nationale « pour la réalisation et la diffusion d'outils vidéos structurés et accompagnés d'une approche méthodologique et pédagogique, en complément à l'information "institutionnelle" sur les métiers qui existe par ailleurs. » « Sa mission », en somme, « est d’améliorer l’employabilité des jeunes ». Euro-France Médias est soutenue dans cette noble tache par Accor, Air France, DCNS, Elior, Disney, France Télécom GDF, Oracle, Renault, Thalès, fondation Groupe Adecco, CGPME et l’UIMM. 

L’une des principales réalisations du prestataire est la création d’un site Internet, « Le canal des métiers », qualifié par le Ministère d’« outil pédagogique puissant, adapté aux usages des jeunes ». Cette plateforme, que j’ai parcourue rapidement, m’a parue plutôt bien faite ; elle ne peut cependant masquer certaines réalités pénibles :


Meteo-des-metiers.png

 

-Le 18 novembre à 9 h pile, l’ACHAC m’informe que « le "Novembre de l'égalité" à Metz est la première étape du "tour de France" du programme France noire. » Ce programme s’appuie sur un beau livre éponyme, sur une exposition itinérante intitulée « L'histoire des Afro-Antillais en France au coeur de nos diversités », et enfin sur un documentaire « produit par La Compagnie des Phares et Balises en coproduction avec l'INA, avec la participation de France Télévisions, Public Sénat et TV5 Monde, avec le soutien de l'Acsé, du CNC et de l'image animée, de la Procirep et de l'Angoa ». Après Metz, c’est Toulouse qui recevra la manifestation en décembre « dans le cadre des activités prévues par la ville pour l'année 2011, décrétée par l'ONU comme « Année mondiale des Afro-descendants ». Puis viendra le tour de Bordeaux, « dans le cadre du Festival des AOC de l'égalité » et enfin, en janvier, Montpellier.

Parmi les intervenants aux tables-rondes qui suivront la présentation du livre ou le visionnage du documentaire, je relève notamment les noms de Jean-Claude Tchikaya (« Président du collectif Devoirs de Mémoires »), Patrice NZihou (« Adjoint au Maire de Metz, chargé des quartiers et de la diversité culturelle »), René Hardy-Dessources (« Directeur du pôle "Ressources financières et commande publique" à la Mairie de Metz »), Jean-Paul Makengo (« Adjoint au Maire de Toulouse, en charge de la diversité »), François Durpaire (« Historien des identités, président du Mouvement pluricitoyen »), Alioune Sy (« Chargé de Developpement Diversité et Responsable de Communication chez FdF » (?), plus évidemment Christiane Taubira et Rokhaya Diallo.

Ça y en a beaucoup l’argent public pour appliquer programme France Noire, paâatron.

 

-Le 21 novembre à 10 h 12, je suis invité par l'inlassable Délégation académique à l’éducation artistique et culturelle à une visite au Centre d’art contemporain d’Ivry (le Crédac) pour y voir une exposition de l’artiste Mircea Cantor intitulée « More cheeks than slaps ». Du descriptif de la rencontre, je retiens les deux extraits suivants :


« Voyageur et citoyen du monde, Mircea Cantor renverse les conventions, préoccupé par l'alchimie des idées dans la circulation infinie de la pensée. Mircea Cantor se place à la croisée des sociétés, permettant ainsi un rapprochement de mentalités (…), réunissant passé et futur pour un présent ouvrant des possibles. (...)

La vidéo Vertical attempt (2009), présente un petit garçon assis sur le bord d'un évier, s'apprêtant à couper, à l'aide de ciseaux, le jet de l'eau qui coule. Pour Mircea Cantor, c'est l'image de "la parfaite tentative d'atteindre l'impossible", brisant l'idée du cycle et du mouvement perpétuel. En outre, la vidéo ne dure qu'une seconde » (c'est moi qui souligne d'une main tremblante).


« La réservation est indispensable », est-il précisé en haut de la fiche, mais je crois que ça va sans dire.

 

-Le 23 novembre à 10 h 10, nous recevons un message de la DAREIC (Direction aux relations européennes, internationales et à la coopération) du rectorat de Créteil. Celui-ci paraît malheureusement avoir été rédigé dans une sorte d’yourolangouidj que je suis inapte à déchiffrer :


DAREIC.png

 

 

-Le 24 novembre, les documentalistes de l’établissement me signalent l’existence d’un ambitieux projet théâtral intitulé « La peau de l’autre ».

La-peau-de-l-autre.jpg

 

L’endoctrinement, pardon, la pédagogie de l’égalité est présente à tous les stades du projet :


« Comédie musicale écrite par la troupe des Petits Musiciens : Histoires d'amour en parallèles entre jeunes de classes sociales et/ou d'origines ethniques différentes. Décrivant la vie des lycéens, l'histoire "La Peau de l'autre" attire notre attention sur différentes formes de discriminations existantes aujourd'hui. Les élèves sont ainsi représentatifs de la mixité sociale que l'on trouve dans les établissements.

Le spectacle sera interprété par 25 collégiens et lycéens issus de la Région d'île de France et encadrés par une équipe de professionnels du spectacle (chorégraphes, metteur en scène, assistante, compositeur, arrangeur...) Une porte ouverte est prévue le 21 mars 2012 lors du "Forum du vivre ensemble" et la diffusion est prévue dans le cadre de la "semaine de l'égalité" en mai 2012. 

(...) Afin que tous les intervenants et tous les élèves puissent s'imprégner des concepts et éviter les amalgames, des séances de formation seront organisées. 

-Tous les lycéens intervenants artistes et techniciens, seront sensibilisés sur les discriminations en suivant des séances de 2 heures étalées sur l'ensemble des répétitions. 

-Nous proposons également à tous les collèges et les lycées qui le souhaitent de mettre en place des ateliers de sensibilisation contre les discriminations.

-Après chaque représentation scolaire, une rencontre-débat sera organisée par un invité, spécialiste des discriminations qui aura à coeur d'échanger avec le public et les acteurs de la pièce. »

 

Quant au synopsis de la pièce, on ne peut manquer de saluer son âpre réalisme, même si personnellement je déplore l’absence de skinheads :

 

« Mandoline, jeune fille blanche, est amoureuse de Kameron, qui a la peau noire. Leur relation serait tellement simple si leurs parents acceptaient leur amour. Dans son coin, Valentine, affiche une différence, qui l'exclue [sic] des autres. Sa rencontre avec Alex, garçon de la rue, qui décide ce jour-là de prendre sa défense, lui redonne confiance. Quant à Arnaud, devenu séropositif par accident, il ne peut donner son amour tout entier à Noémie et a peur de lui dévoiler la vérité. Palissandre, clochard, poète alcoolique et généreux, est le témoin direct de toutes nos histoires. Chaque jour sur son banc, seul, ce vieux clown beckettien n'attend même plus Godot.

Les musiques qui accompagnent l'histoire sont de fondations "variété française" avec des accents de rap, de RnB et de rock qui nous plongent instantanément dans l'univers de la jeunesse. »

 

Ces suggestions pédagogiques prennent toute leur saveur quand on se souvient que durant la période même où je les recevais, le lycée était bloqué sans aucune raison par une bande de voyous qui jetaient des poubelles enflammées sur notre porte et caillaissaient les fenêtres des salles de science. Mais peut-être s'agissait-il en fait d'un happening anarchique et jubilatoire destiné à protester contre les discriminations scolaires ; d'ailleurs les activistes cagoulés, vidéastes amateurs, avaient filmé leurs exploits.

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Published by Ali Devine - dans Au lycée
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commentaires

Moot 20/09/2012 20:55


Un seul mot à dire sur tout ça : GDUHLF !



Ali Devine 20/09/2012 23:13



C'est en effet le moins qu'on puisse dire. 



nath01 19/09/2012 11:54


ali, vous nous faites trop 'igoler !

Ali Devine 19/09/2012 14:16



Faut-il en 'i'e ou en pleu'er ?